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/le poème dont tu es le héros
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narcissisme

Narcisse ne tombe pas amoureux de soi-​même mais de son image. Car l’image du soi est le piège du soi et le fondement du narcissisme.

Une expression désormais délavée consacre le « pervers narcissique » mais tous les narcissiques ne sont pas nécessairement pervers. Le narcissisme semble plus étroitement enchevêtré avec la paranoïa, et la perversion ne s’installe peut-​être que par la suite, en l’office de rituel rassurant, lorsque le narcissique que nous avons tous été à l’âge de vingt ans ne guérit toujours pas la trentaine passée.

La paranoïa inflige au narcissique une considérable dose de souffrance. Il pleure fréquemment son sort, notamment notamment pour cause d’injustice dont il est forcément victime. On s’émeut dès lors de lui, et l’on tend à lui pardonner ses torts. C’est là l’origine d’expressions comme « il a un bon fond  ». En vérité, le narcissique est maladivement ambitieux.

Le premier exemplaire dont je me souvienne fut, ironiquement, un homme dont je ne me souvenais pas. Excentrique, il aimait adopter des postures polémiques dans les discussions, se déplaçait exclusivement à vélo, s’habillait en shorts en hiver, pratiquait le jogging sur les artères routières urbaines et se baignait dans l’eau du lac sur les berges les plus fréquentées par les passants. Il cultivait ses muscles et il produisit, je crois, un mémoire de licence en Lettres sur un sujet cocasse qu’il lui plaisait d’évoquer. J’étais ce jour en compagnie de quelqu’un qui connaissait l’individu en question, qui nous croisa ce soir.

– Salut, dis-​je, tendant une main dont il se saisit.

– Salut, dit l’individu en gardant ma main serrée dans sa poigne velue.

Il ne lâchait pas. Il me regardait droit dans les yeux pendant une durée qu’il voulait significative.

– Tu ne me remets pas ? finit-​il par demander.

– Nan, ça ne me revient pas… à X peut-​être ? proposai-​je.

– Essaie encore ! lança l’individu avec la voix d’un maître d’école excédé.

Il tirait la gueule. L’avoir oublié était visiblement une faute. Il me vint à l’esprit de lui dire que notre dernière rencontre n’avait pas dû être marquante, mais j’y renonçai, et ce moment d’enseignement porta sa lumière sur l’ensemble de paranoïaques narcissiques croisés par la suite. J’appris à déceler, dans les boucles praxéologiques de mes propres réactions au monde, une série d’instincts similaires, de spirales sombres à même d’entraîner mon être dans les abysses de la paranoïa. Ma perception s’améliorant, je m’efforce encore à couper court à toutes celles que je remarque. Tout cela remonte sans doute à un résidu de l’enfancetu as peur que tes parents ne t’oublient en même temps le cadeau de Noël qui t’était destiné.

Au fil des années, la figure se précisa. Le narcissique ne se trahit jamais si bien, par exemple, qu’en se clamant victime de l’absence de signes conventionnels de déférence sociale à son égard. Un jeune homme s’indigna une fois de ce que je le « snobe » dans un lieu où se trouvait rassemblée une cinquantaine de personnes que je connaissais de vue pour la plupart, de longue date pour certains. Je ne l’avais lui-​même croisé que trois ou quatre fois dans la vie et je ne remarquai en effet pas sa présence. Trois heures plus tard, je le croisai dans un bar à musique. Mon acte de non-​déférence l’avait marqué au point qu’il vint droit à ma rencontre pour me dire, donc, que je l’avais snobé.

Socialement, dit-​il, cela n’est pas très fort.

Je compris alors que la référence à une instance supérieure — Dieu, les bonnes manières, la société etc. — chausse la paranoïa comme les sabots chaussent une mule. Ces instances garantissent l’importance du soi aux yeux du narcissique et lui offrent un réservoir inépuisable d’indignation. Elles décernent parfois des titres honorifiques. La paranoïa se construit sur la fragile conviction d’être quelqu’un au regard de ces instances. En dehors des références directes à ces dernières, des tournures comme « Si je peux me permettre un conseil… », « généralement, on… » « il faut encore apprendre à… », adressées en guise de recommandation à un tiers, sont autant d’indices infaillibles de la paranoïa. Dans l’intention normative de ces tournures, le paranoïaque révèle en outre son besoin maladif de vivre dans un monde dont il contrôle les règles. Poursuivre la discussion avec celui qui les profère n’est pas nécessaire dans l’immédiat, mais le plaisir peut être grand à recroiser quelques années plus tard la personne qui ne les utilise plus. Oui, l’ambition narcissique mène parfois à l’érudition, les baffes qu’elle s’attire, quand encaissées avec intelligence, même à une forme complexe d’humilité, et le paranoïaque guéri peut devenir une personne très intéressante.

D’autres fois elle perdure et s’ossifie. Un homme déjà cinquantenaire m’envoya un jour un e-​mail avec le contenu suivant en réponse à un message collectif ou je revenais sur une installation urbaine que nous venions de réaliser avec mes éditeurs:

– Je suis heureux, écrit-​il, que votre installation et le projet se soit bien déroulé pour vous. Vous me permettrez une petite remarque. Lorsque vous êtes passé dans [la proximité de l’endroit où j’étais], un petit arrêt/​bonjour/​commentçava aurait pu se faire. Une autre fois ?

L’homme envoya des missives de la même teneur à plusieurs personnes à d’autres occasions, les accusant à tour de rôle de manque de savoir vivre et de curiosité à l’égard de ses créations. Remarquons l’utilisation du passif « aurait pu se faire ». L’appel à l’instance désincarnée. La spécification de l’adjectif petit, repli vénéneux, remarque qui demande permission en s’imposant. L’espoir d’une autre fois. Le paranoïaque narcissique oscille entre l’aplatissement et l’arrogance, entre le délire mégalomane et le sentiment d’être une merde. L’ego idéal que fomente la part narcissique se trouve à l’étroit dans la réalité, la part paranoïaque le sait. Le narcissique vit de l’idée qu’il est important aux yeux de tous. Pour le paranoïaque, il suffit de l’inattention d’un seul homme pour mettre le doigt sur un douloureux pressentiment de n’être rien pour personne. Ils forment un seul être. Sur son site web, l’individu évoque longuement son séjour professionnel dans les studios de la télévision et les complots dont il y fut victime. Je le recroisai pas moins de six mois après son message d’indignation que j’avais depuis oublié. Il m’en reparla à peine salué.

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