Domestiquer revient à intégrer des êtres vivants au domus, à la demeure, à l’unité productive et existentielle dédiée aux besoins des résidents déclarés. À l’aide d’enclos, de laisses, de caresses et de mangeoires.
Valérie Chansigaud s’émeut de la domestication : « les hommes dominent les animaux », « les coupables hommes adaptent les animaux à leurs besoins » !
Pourtant, les formes de la demeure ne se résument de loin pas à celle de la ferme. Les chimpanzés capturent parfois de jeunes colobes guereza pour leur plaisir, comme animaux de compagnie, avant de les tuer un jour et les dévorer. Des fourmis domestiquent les pucerons et collectent leur jus en échange de quelques caresses d’antenne. La chenille du papillon Maculinea rebeli imite les sons de la reine des fourmis pour que ces dernières prennent soin d’elle au détriment de leur fourmilière. Le champignon Ophiocordyceps unilateralis accapare même le système nerveux d’une fourmi, l’incitant à quitter sa fourmilière pour le sol forestier. Au bout de quelques jours, la fourmi grimpe pour s’attacher à la nervure principale d’une feuille, en s’y agrafant par ses mandibules, puis meurt ; ses fructifications sortent alors de la tête de la fourmi en la faisant éclater. Un stipe pousse hors de la fourmi et libère des spores qui contaminent d’autres victimes. Les plantes graminées domestiquèrent les humains pour qu’ils s’éreintent dans les champs en échange de quelques glucides…
Cette liste pourrait se poursuivre sur des pages, la domestication étant parmi les modes relationnels principaux entre espèces vivantes. Présenter la domestication comme une forme de méchanceté nécessite les mêmes œillères que celles qui poussent sur les têtes de tous ceux qui renoncent à observer le monde pour fixer le nombril de leur culpabilité.