1.
Puis-je m’aliéner à mon essence ? Il y a bien cette direction du devenir qui, contrairement à toute autre, m’emplit d’une sensation nette d’être moi-même. Peut-être ne me précède-t-elle en rien, mais il importe peu de savoir si j’y aspire ou si elle m’aspire. Il est dans tous les cas pénible, voire douloureux de s’en écarter.
2.
La science est essentialiste par essence. Elle ne peut pas travailler si elle ne présuppose pas une réalité fixe qu’il s’agirait d’observer. (Les observations scientifiques sont d’ailleurs autant d’indices de l’existence de cette réalité ; autrement dit, la science s’évertue d’abord à se prouver elle-même.) L’essence et la réalité des choses est un axiome éthique de la science. À la différence de l’exégète littéraire, libre de présupposer le caractère fictif du monde qu’il étudie, le scientifique — autant que le juge dans une procédure pénale — présuppose que l’ensemble des traces observées émane d’un fait intangible, jugeable, en autrement dit, d’une réalité essentielle.
D’aucuns en veulent à la science pour ça. Elle a péché en effet, en proposant que tout être humain possède une essence : psychologique, biologique, chimique, physique. Par vanité, les sciences ont parfois oublié qu’elles n’étaient elles-mêmes que des ensembles structurés d’indices. Que l’essence ne peut essentiellement être approchée que de manière asymptotique et que la distance qui nous en sépare demeure donc toujours infinie pour peu de la considérer à une échelle toujours plus précise. Les sciences t’ont insulté en imposant leurs essences — qui n’en sont pas — à l’être que tu es et qui n’est jamais, de fait, que le devenir réel d’une fiction que tu te racontes au sujet de toi-même.